« Entrepreneur, dites-vous ? »​

« Entrepreneur, dites-vous ? »​

Like
948
0
mardi, 07 mars 2017
vie estudiantine

Esprit était à l’honneur le samedi 04 mars 2017 Startup Grind event organisé à Hammamet par « Google for entrepreneurs ».

D’abord grâce à la présence d’une centaine de ses étudiants d’Esprit, futurs ingénieurs et futurs managers réunis. Certains d’entre eux ont pitché pour présenter leur projet de startup, et même – pour quelques uns – leur startup déjà opérationnelle.

Ensuite par l’intervention de M. Mohamed Jaoua, co-fondateur d’Esprit et directeur d’ESB (Esprit School of Business), qui a retenu l’attention du public en retraçant la saga de cette startup pas comme les autres, aujourd’hui devenue mûre : Esprit.

Voici les extraits de l’intervention qui avait pour titre : « Entrepreneur, dites-vous ? »

« Je n’étais pas programmé pour être entrepreneur. Je n’y avais même jamais pensé, et je suis donc toujours un peu surpris qu’on me voie comme tel. Car depuis ma tendre enfance, je suis tombé amoureux … des Mathématiques. J’en ai fait mon métier et les mathématiciens – vous savez bien – ne sont pas de la pâte dont on fait les entrepreneurs.

Alors, j’ai eu une carrière ordinaire de mathématicien … de fonctionnaire. Ce qui n’est plus un compliment de nos jours. D’abord en tant que chercheur en France, puis de professeur d’université à Tunis, et de nouveau comme professeur à Nice lorsque j’ai décidé de repartir en France.

Pour autant, je suis aussi co-fondateur d’Esprit et d’Esprit School of Business, que je dirige. D’où est donc venu ce grain de sable – ou de folie – qui a fait de moi ce que je ne pensais jamais devenir ?

Eh bien, sans doute qu’entrepreneur, je l’étais déjà un peu … mais à la manière de Mr Jourdain, sans le savoir ! Car quand j’ai décidé de revenir en Tunisie en 1983, ce n’était pas pour y faire que des Maths. Pour ça, j’étais mieux là où j’étais, dans l’un des meilleurs laboratoires du monde, et dans un environnement autrement stimulant … à l’Ecole Polytechnique ! Si j’ai décidé de rentrer, c’est qu’en Tunisie tout était à faire, et que je voulais y apporter ma pierre. En partageant avec les plus jeunes les opportunités que j’avais eues en France. Alors ma première leçon de vie, moi qui n’étais pas programmé pour celle-là, c’est que pour être entrepreneur, il faut d’abord aimer son prochain, et vouloir lui offrir les clés d’une vie meilleure. Certains diront que c’est de la charité. Peut-être, mais c’est pour moi le meilleur moyen de se construire soi-même.

Plus tard, lorsque Mohamed Charfi, dont je salue la mémoire, me proposa de créer le pôle d’excellence scientifique, IPEST et Ecole Polytechnique de Tunisie, je n’ai pas hésité à laisser mes équations pour y aller. Je n’ai pas risqué mon argent dans l’aventure – je n’en avais pas. Mais j’aurais pu y laisser ma carrière, en abandonnant les mathématiques sans être sûr de pouvoir les retrouver. En m’exposant aussi à des incertitudes que je ne pressentais qu’à moitié, et à des hostilités dont je n’avais pas mesuré l’ampleur. J’y ai gagné l’une des réalisations dont je suis le plus fier, en même temps que la seconde leçon de vie que je partage avec vous aujourd’hui : n’hésitez jamais à suivre votre instinct, vos coups de cœur, et surtout ne calculez jamais ! Car les plans de carrière ne sont que des miroirs aux alouettes, personne ne saura mieux que vous créer les opportunités qui vous feront avancer.

J’en viens alors à cette question : un entrepreneur, c’est quoi au juste ? Pour le commun des mortels, c’est le propriétaire ou le dirigeant d’une entreprise dont l’activité a pour but le profit. Mais selon cette définition, je n’en suis pas un, pas plus que mes deux complices, Tahar Ben Lakhdar et Naceur Ammar. Puisqu’aucun d’entre nous n’est propriétaire – ou alors si peu – d’Esprit. Et qu’aucune de nos institutions n’a été créée pour générer du profit. Elles l’ont été pour réaliser dans un cadre privé, faute de pouvoir le faire dans le public, ce qui nous paraissait nécessaire, indispensable pour le pays.

Et il se trouve qu’Esprit génère aujourd’hui – et nous en sommes les premiers surpris – du profit, qui est presque totalement réinvesti dans ses développements. Et de là vient ma troisième leçon de vie, en forme d’oxymore : pour réussir et gagner de l’argent, il ne faut surtout pas en faire votre objectif. Focalisez vous plutôt sur l’objet de votre entreprise, sur son ambition et sa mission, travaillez dur sur la pertinence de votre projet et l’originalité de vos solutions. Le succès suivra, et l’argent aussi.

En résumant tout cela en quelques minutes, je ne voudrais surtout pas vous avoir donné l’impression que l’entrepreneuriat serait un long fleuve tranquille. Alors que claquer la porte fait aussi partie de ses nécessités. Et en subir les conséquences aussi, souvent douloureuses : reculer, recevoir des coups, en rendre aussi bien sûr, se battre sans relâche, résister.

J’ai démissionné en 1995 de la direction de l’Ecole Polytechnique, que je venais de créer, pour ne pas accepter la vision régressive qu’en avait le nouveau ministre. J’ai regagné le monde mathématique au bas de l’échelle – comme un doctorant – pour y reconstruire ma compétence. J’ai gagné la fondation d’un laboratoire de recherche devenu le plus en vue dans le pays et dans la région. Pourtant, quelques années plus tard, j’ai choisi de quitter le pays, quand il devint évident que ce laboratoire créé à l’ENIT – et la Chaire UNESCO qu’il abritait – étaient devenus des cibles pour le Ministère censé les protéger. J’ai tranché dans le vif, en acceptant de remettre le compteur de ma carrière à zéro pour rejoindre un poste de professeur à Nice. J’y ai gagné ma participation à l’aventure de l’Ecole Polytechnique de Sophia Antipolis, par la création de son département de Mathématiques Appliquées, et quelques autres expériences tout aussi riches, parmi lesquelles celle par laquelle j’ai conclu ma carrière publique en Egypte.

La capacité d’imaginer et de construire, la liberté de dire son point de vue en acceptant d’en payer le prix, ont autant compté dans l’évolution de ma carrière que les articles scientifiques que j’ai publiés. En disant cela, je me rends compte que ne suis pas davantage mathématicien qu’entrepreneur. En fait, je n’ai jamais voulu choisir, et pour marier les deux, j’ai suivi mon instinct – au risque de me mettre en danger – avec au final un parcours qui me ressemble. Ai-je besoin de dire que cette leçon, la dernière, n’est pas la moins importante que je voulais partager avec vous aujourd’hui ?

Car que peut finalement un entrepreneur – qui n’a que sa tête pour concevoir ses projets et ses mains pour les réaliser – sans cette liberté de penser et d’agir ? Une liberté qui fait de lui un être souvent seul, tourmenté, cyclothymique. Mais dans vos pires moments de doute et de solitude, souvenez vous – la phrase est de Winston Churchill – que « le succès, c’est la capacité d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.